28.05.2007

Manifeste de Saint-Malo : à suivre...

medium_Anna-Moï-2.jpgLa littérature de langue française, a deserté le monde. Catastrophe récente pour celle qui avait produit, au XXème siècle encore, des Cendrar, Breton, Malraux et tant d’autres. « Que se passe-t-il ? Vous n’avez-plus d’écrivains ? » demandent même les agents littéraires étrangers. « Or l’Inde, rappelle Michel Le Bris, produit des auteurs de rang international à une cadence soutenue ». Pourtant, leur univers culturel est aussi particulier que le notre. « Mais ils ont des choses à dire ! » Fini donc de s’abriter derrière l’excuse de la toute-puissance économique et culturelle américaine. Si les ouvrages français ne sont plus traduits, c’est par excès de nombrilisme, et déficit d’imaginaire.
C’était le constat dressé par les signataires du manifeste de Saint-Malo. Et pour le dernier café littéraire de ces Etonnants Voyageurs 2007, on terminera sur ce plaidoyer pour une littérature monde en français. Sans pouvoir cependant, en quelques lignes, rendre compte du foisonnement intellectuel qui a suivi ce débat.

medium_Abdourahman-Ali-Waberi.jpg« Notre manifeste publié dans le Monde a été au centre de beaucoup de discussions, d’échanges très riches. Nous avons aussi dissippé certains malentendus » reprend le fondateur du festival. Notamment avec la Francophonie et ses institutions. « Car nous ne sommes pas un manifeste contre, mais pour quelque chose ».

medium_lebris.jpgReste que tout n’était pas malentendu. Ainsi, le rappelle Anna Moï, auteure vietnamienne signataire du Manifeste, la francophonie est trop souvent considérée, même inconsciemment, comme « concernant les anciens colonisés ». Tous formulent le souhait qu’un jour viendra peut-être où écrivains français et auteurs étrangers de langue française se parleront sur un pied d’égalité au sein d’une francophonie ouverte à l’autre et au monde... Abdourahman Ali Waberi est présent également, et lance en riant : « il faudra bien aussi que tout le monde prenne conscience qu’ils sont bien là, tous ces rastaquouères ! »
Michel Le Bris lance un dernier coup d’épée contre l’establishment des « intermédiaires » qui n’en sont plus, chez les critiques, les éditeurs. « On ne fera pas l’économie d’un retour, pour savoir comment on en est arrivés là. Il va falloir faire circuler un peu d’air là-dedans ! ».

Que ceux qui abhorrent, à juste titre, les dogmes et les sectes, se rassurent cependant : l’association qui devrait se constituer autour du manifeste de Saint-Malo n’aura pas de prétention excluante. Elle sera ouverte, comme les principes qui guident sa démarche. « Tous les mouvements artistiques sont nés d’une pantalonnade, d’un groupe d’amis » rappelle Abdourahman Ali Waberi.
Lancera-t-elle un prix pour récompenser un jeune auteur méconnu ? Probablement. « Et pourquoi pas le remettre dans une ville étrangère » avance-t-il encore. Le nom d’Haïfa a entre autres été prononcé. Une revue ? Oui, également. Rendez-vous est déjà donné en décembre, pour un Etonnants Voyageurs à Port-au-Prince, à Haïti, sur le modèle de celui qui avait eu lieu à Bamako l’an passé. D’autres choses viendront sûrement, car l’attente est grande : contacté pour participer au Manifeste il y a quelques mois, Jean-Marie Le Clézio avait répondu dans un courrier par ces quelques lettres majuscules : « ENFIN ! »

Jean-Marie Ily

27.05.2007

Ecrire en français par hasard, ou par nécessité

medium_débat-français-langue-étran.jpgPour un auteur d’origine étrangère, écrire en français peut relever simplement « du hasard géographique », comme pour Souleymane Diamanka. Ce Français originaire d’Afrique de l’Ouest prend quelques instants pour déclamer de sa voix grave et chaude un texte-mélopée. Il jongle allégrement entre les langues française, peule mais aussi polonaise ! Le public, pourtant profane, est conquis par le charme du slameur... Le thème du débat de ce dimanche après-midi est « j’écris en français dans une langue étrangère ». Aux côtés de Souleymane Diamanka on retrouve Anna Moï, qui utilise la langue de Molière pour des raisons qui sont cette fois beaucoup plus politiques : « au Viêt Nam, on ne me laisserait jamais cette liberté totale... D’ailleurs les auteurs chez nous ne publient que des nouvelles, des textes courts et neutres, tant la langue est censurée ! ». La France est restée un refuge de libres penseurs.

Pour l’allemande Bertina Henrichs, par contre, le choix d’écrire en français est lié « à des raisons biographiques ». Un départ d’Allemagne dans les années soixante-dix pour fuir son propre passé et le poids étouffant de l’histoire de son pays. « On m’a fait ressentir cette trahison. Mais maintenant que je suis réconciliée avec ma famille et mon pays, alors oui, peut-être, j’écrirai de nouveau en allemand ». Zahia Rahmani, elle, est fille de harkis, « rejetés là-bas, mais pas vraiment acceptés ici ». Dans son dernier ouvrage, elle dépeint son enfance dans un petit village de Picardie : « une france d’après mai 68, rurale, abandonnée, acculturée, sans livres ni musique. » Elle a le discours - et le charisme - d’un futur ministre de la Cohésion sociale ! C’est la littérature américaine qui l’a amenée à la littérature. Car déplore-t-elle, « au contraire de la littérature française, elle dépeignait la réalité de l’immense foule des anonymes, ceux qui ont fait le monde mais que l’on n’écoute jamais ». Et, au contraire des auteurs français, « ils utilisent une langue simple, proche des gens». Bien sûr, ils avouent à peu près tous que le souci de l’hypercorrection, syndrome de l’exilé, a pu parfois les guetter. « Mais qu’on ne me parle pas d’académisme ! Boris Vian, Raymond Queneau et tant d’autres prenaient des libertés avec la langue ! » réagit Anna Moï.

Enfin, y-a-t-il des mots intraduisibles d’une langue à l’autre, des termes qui manquent à l’une, et pas à l’autre ? « Je crois plutôt que les écrivains d’origine étrangère apportent de nouveaux mots. Ils enrichissent la langue » reprend Zahia Rahmani. Souleymane Diamanka conclut : « Bien sûr nous puisons dans deux imaginaires différents. Mais on trouve toujours les mots. Ils existent déjà, ils sont contenus dans l’alphabet. Leonardo De Vinci disait que la sculpture est déjà contenue dans le bloc de pierre ! ». Ses mots à lui, ceux de son « oralité manuscrite », il les a trouvés dans son enfance bordelaise, et dans les cassettes où son père s’enregistrait, en peul, pour transmettre sa langue à ses enfants.

Valérie Nescop

26.05.2007

Qui parle francophone ?

« La langue invite à se réunir, elle n’y force pas » écrivait Ernest Renan. Mais à Etonnants Voyageurs, la langue s’invite dans les réunions, et devient enjeu de discussions.
La foule se pressait dès 14h aux portes de l’auditorium Maupertuis pour ce qui s’annonçait comme un des débats majeurs de la journée. Des écrivains signataires du désormais fameux Manifeste des 44, Pour une littérature Monde en Français, rencontraient Henri Lopes et Samir Marzouki, écrivains eux aussi et membres de l’Organisation Internationale de la Francophonie. L’OIF se voyait ainsi offrir un droit de réponse à ce texte qui affirme signer « l’acte de décès de la francophonie ».
Michel Le Bris, président du Festival et initiateur du manifeste, a débuté la session en recadrant le débat dans son contexte initial de réflexion, prônant une littérature monde « qui ne s’épuise pas dans la contemplation de la réduction de ce monde !». On a longtemps classifié comme étrangère une littérature pourtant écrite en français. Quand, qui plus est, le franco-français prééminent s’essouffle : reléguer toute une partie de l’écrit en français à l’hermétique dénomination de francophonie est presque « condescendant ».

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Mais il ne s’agit pas pour autant de mener une guerre acharnée à la francophonie. Et Alain Mabanckou de l’affirmer ainsi : « nous n’étions pas les fossoyeurs de la francophonie, ou ils se sont trompés de croque-mort ! ». La littérature monde n’est pas assassine, elle entend dépasser ces frontières et cloisons institutionnelles établies jusqu’alors. Henri Lopes a donc eu à défendre sa paroisse, rappelant que l’OIF décerne chaque année un prix dit des Cinq Continents qui s’inscrit dans la même logique, pouvant récompenser selon les années des auteurs « franco-français », ou des « auteurs monde ». La francophonie « officielle » serait alors plus ouverte que l’idée qu’on en a ?
L’OIF reste une organisation à vocation politique. Or, Michel Le Bris a tenu à rappeler que le manifeste visait initialement « la perception que le milieu littéraire a de la francophonie ». Anna Moï a confirmé cet impératif, en racontant comme elle était considérée comme « un oiseau exotique » en France, alors qu’on l’accueillait comme une auteure française à l’étranger. Le problème de la francophonie serait alors sa tendance à tendre vers un usage discriminant ? Jean Rouaud, Alain Mabanckou, Daniel Maximin et Anna Moï semblent unanimes, relevant que les auteurs blancs ne sont pas dits « francophones ». L’Organisation Internationale de la Francophonie se dégage de cette critique, Henri Lopes appelant hier à ne pas se tromper de cible : « attaquez la chapelle sectarisante, mais pas la francophonie ! »

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Le dilemme est corrélé au mot : Michel Le Bris prône la nécessité de s’en remettre à d’autres termes afin de sortir de la crise historique de la francophonie. Ces « auteurs monde » proposent eux même des alternatives : « francopolyphonie », ou « francographie ». Mais le mot « francophonie » a une histoire que Marzouki, et l’OIF, ne veulent pas que l’on omette pour sortir de sa déviation sémantique : « francophonie » porte selon lui les valeurs de liberté et d’ouverture, et en mémoire par exemple des écrivains algériens tués en son nom, parce qu’écrivant en français, on ne peut s’en détacher si légèrement. Michel Le Bris cible alors le principal problème : les français ne se considèrent pas comme francophones !

C’est ensuite sur la langue en soi que s’est porté le débat. Nancy Houston qui «n’aime pas la polémique, pas les pétitions, pas les manifestes » a pourtant signé celui des 44. Ce texte n’est pas un éloge de la langue française, comme on l’attend souvent des écrivains d’origines étrangères, pas plus qu’une reconnaissance du français comme porteur d’identité nationale. Il combat un paradoxe : « La France n’est plus propriétaire de sa langue », mais elle continue néanmoins à se focaliser sur le franco-français pour définir la Littérature. A titre d’exemple, au bac, la littérature n’est que française. Cet ethnocentrisme est pourtant artificiel, le français n’a jamais été uniquement la langue de l’hexagone. Et la littérature est loin d’être l’apanage des seuls français.

Cet échange parfois houleux, toujours passionné, s’est conclu sur un consensus entre les « francophonistes » et leurs détracteurs : le seul point commun entre les francophones est qu’ils sont bilingues. La langue n’est finalement qu’un matériau pour l’auteur. Nancy Houston a donc offert aux professeurs de langues un slogan des plus percutants « plus vous connaîtrez de langues, moins vous aurez de chance de dire des choses stupides ». Marzouki l’a conforté, citant un poète tunisien « Je ne connais qu’une seule langue, je suis comme un oiseau qui n’aurait qu’une seule aile, je ne pourrai jamais voler ».

Jean-Marie Ily