26.05.2007

Qui parle francophone ?

« La langue invite à se réunir, elle n’y force pas » écrivait Ernest Renan. Mais à Etonnants Voyageurs, la langue s’invite dans les réunions, et devient enjeu de discussions.
La foule se pressait dès 14h aux portes de l’auditorium Maupertuis pour ce qui s’annonçait comme un des débats majeurs de la journée. Des écrivains signataires du désormais fameux Manifeste des 44, Pour une littérature Monde en Français, rencontraient Henri Lopes et Samir Marzouki, écrivains eux aussi et membres de l’Organisation Internationale de la Francophonie. L’OIF se voyait ainsi offrir un droit de réponse à ce texte qui affirme signer « l’acte de décès de la francophonie ».
Michel Le Bris, président du Festival et initiateur du manifeste, a débuté la session en recadrant le débat dans son contexte initial de réflexion, prônant une littérature monde « qui ne s’épuise pas dans la contemplation de la réduction de ce monde !». On a longtemps classifié comme étrangère une littérature pourtant écrite en français. Quand, qui plus est, le franco-français prééminent s’essouffle : reléguer toute une partie de l’écrit en français à l’hermétique dénomination de francophonie est presque « condescendant ».

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Mais il ne s’agit pas pour autant de mener une guerre acharnée à la francophonie. Et Alain Mabanckou de l’affirmer ainsi : « nous n’étions pas les fossoyeurs de la francophonie, ou ils se sont trompés de croque-mort ! ». La littérature monde n’est pas assassine, elle entend dépasser ces frontières et cloisons institutionnelles établies jusqu’alors. Henri Lopes a donc eu à défendre sa paroisse, rappelant que l’OIF décerne chaque année un prix dit des Cinq Continents qui s’inscrit dans la même logique, pouvant récompenser selon les années des auteurs « franco-français », ou des « auteurs monde ». La francophonie « officielle » serait alors plus ouverte que l’idée qu’on en a ?
L’OIF reste une organisation à vocation politique. Or, Michel Le Bris a tenu à rappeler que le manifeste visait initialement « la perception que le milieu littéraire a de la francophonie ». Anna Moï a confirmé cet impératif, en racontant comme elle était considérée comme « un oiseau exotique » en France, alors qu’on l’accueillait comme une auteure française à l’étranger. Le problème de la francophonie serait alors sa tendance à tendre vers un usage discriminant ? Jean Rouaud, Alain Mabanckou, Daniel Maximin et Anna Moï semblent unanimes, relevant que les auteurs blancs ne sont pas dits « francophones ». L’Organisation Internationale de la Francophonie se dégage de cette critique, Henri Lopes appelant hier à ne pas se tromper de cible : « attaquez la chapelle sectarisante, mais pas la francophonie ! »

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Le dilemme est corrélé au mot : Michel Le Bris prône la nécessité de s’en remettre à d’autres termes afin de sortir de la crise historique de la francophonie. Ces « auteurs monde » proposent eux même des alternatives : « francopolyphonie », ou « francographie ». Mais le mot « francophonie » a une histoire que Marzouki, et l’OIF, ne veulent pas que l’on omette pour sortir de sa déviation sémantique : « francophonie » porte selon lui les valeurs de liberté et d’ouverture, et en mémoire par exemple des écrivains algériens tués en son nom, parce qu’écrivant en français, on ne peut s’en détacher si légèrement. Michel Le Bris cible alors le principal problème : les français ne se considèrent pas comme francophones !

C’est ensuite sur la langue en soi que s’est porté le débat. Nancy Houston qui «n’aime pas la polémique, pas les pétitions, pas les manifestes » a pourtant signé celui des 44. Ce texte n’est pas un éloge de la langue française, comme on l’attend souvent des écrivains d’origines étrangères, pas plus qu’une reconnaissance du français comme porteur d’identité nationale. Il combat un paradoxe : « La France n’est plus propriétaire de sa langue », mais elle continue néanmoins à se focaliser sur le franco-français pour définir la Littérature. A titre d’exemple, au bac, la littérature n’est que française. Cet ethnocentrisme est pourtant artificiel, le français n’a jamais été uniquement la langue de l’hexagone. Et la littérature est loin d’être l’apanage des seuls français.

Cet échange parfois houleux, toujours passionné, s’est conclu sur un consensus entre les « francophonistes » et leurs détracteurs : le seul point commun entre les francophones est qu’ils sont bilingues. La langue n’est finalement qu’un matériau pour l’auteur. Nancy Houston a donc offert aux professeurs de langues un slogan des plus percutants « plus vous connaîtrez de langues, moins vous aurez de chance de dire des choses stupides ». Marzouki l’a conforté, citant un poète tunisien « Je ne connais qu’une seule langue, je suis comme un oiseau qui n’aurait qu’une seule aile, je ne pourrai jamais voler ».

Jean-Marie Ily

Commentaires

Juste l'impression que, tandis que les débats sur la francophonie réduisent la littérature monde à un régionalisme, les contre-feux sont allumés pour redonner l'initiative à la littérature de salon : voir Le Monde et les 1er Assises internationales du Roman, sur le thème, justement, de Littérature et Réel.

Ecrit par : Gérard | 27.05.2007

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