28.05.2007

Comment résister à l’hommage à René Char ?

La chapelle de l’Ecole Nationale de la Marine Marchande se fait l’écho de la poésie depuis l’ouverture du festival. Et il faut bien reconnaître que ce lieu aux murs de pierres habillés de bois se prête admirablement bien à la lecture des vers que distillent avec passion, sincérité et émotion les personnalités qui ont accepté de se plier à ce délicat exercice. Les mots résonnent, à peine perturbés par le grincement de la lourde porte qui vient désigner les retardataires…

Il est 16h00, André Velter, suivi de Sylvia Lipa-Lacarrière et Yvon Le Men prennent place devant l’auditoire et s’apprêtent à rendre hommage à René Char qui aurait eu 100 ans cette année.

René Char a été chef du maquis du Vaucluse (connu sous le nom de Commandant Alexandre). André Velter, ami du poète disparu, décrit ce héros de la résistance, ce géant de stature comme d’humanité, ce personnage entier qui maîtrisait parfaitement la langue française, qui était capable de se projeter dans une réflexion conceptuelle tout autant que de s’émerveiller des choses simples que la nature offre à nos sens. Velter dit enfin de lui qu’il était un « paysan médium » qui ne pouvait accepter les bassesses de ce monde, lui, Char, qui souhaitait tant de bien pour les hommes. « Il n’y a pas de place pour la beauté, toute la place est pour la beauté ». Char était parfois dépeint comme « un grizzly ayant avalé un rossignol », et Velter d’ajouter : « il parlait le langage des anges ».

Sylvia Lipa-Lacarrière confie avoir découvert René Char à l’âge de 17 ans et avoir grandi avec ses poèmes et leur compréhension, des poèmes « que l’on porte en soi » toute sa vie après les avoir lu. Yvon Le Men met l’accent sur Les Feuillets d’Hypsos, les seuls textes de la période résistante de Char non détruits, et en extrait des passages sur la valeur des hommes, comme autant d’invitations à la méditation…

Les lectures d’extraits poétiques se succèdent et il apparaît évident qu’il ne peut s’agir que d’une mise en bouche vu l’heure impartie. Les tirades mettent en évidence le talent de Char. « L’horizon des monstres était trop proche de la terre » ; « la foudre au visage d’écolier » ; « il ne reste que les yeux pour crier »; et tant d’autres métaphores encore… Le public écoute et se délecte de la force de l’imaginaire de René Char, et nul ne doute que chacun ira lire ou relire les écrits du poète en rentrant chez soi.

Paul Vulcain

Bombay : ville monde, ville monstre ?

« Bombay est une ville de désir et de violence à la fois » résume Suketu Mehta en ouverture du café littéraire de samedi après-midi. Une ville où se disputent une sensualité exacerbée, la spiritualité la plus haute et le matérialisme le plus terre à terre, à ajouter à la rancoeur sociale et aux haines religieuses ... Au centre de l’Inde passe en effet une ligne, certes un peu floue, entre les mondes musulmans et hindous.
medium_suketu-mehta.2.jpgMehta qui est né à Bombay d’une mère kenyane et d’un père de Calcutta, a vécu à New-York et Paris, a ressenti le besoin de revenir à l’Inde de son enfance. La ville a changé de nom en 1995, elle est devenue Mumbai, mais elle toujours « si gigantesque, si démesurée ». Pour le journaliste qu’il est, faire parler ses habitants n’est pas un problème. « C’est les faire taire, ou au moins rester concentrés sur le sujet qui est difficile ! » Alors son Bombay, maximum city : lost and found (objets trouvés) paru chez Buchet-Chastel en 2006 est un livre hybride. Entre la description géographique avec chiffres à l’appui, et une accumulation de rencontres avec des personnages variés : transexuels, dépossédés ou acteurs « bollywoodiens ». Au coeur d’un pays dont l’histoire ne cesse d’accélerer...

medium_gregory-david-roberts.2.jpgLe Sansharam (Flammarion, 2007) de Gregory David Roberts a lui aussi de forts relents autobiographiques. Comme son auteur au look de voyou, le personnage principal s’évade d’une prison australienne après une série de braquages au faux pistolet. Suivent 700 pages d’aventures à travers le sous-continent indien, et le gentleman cambrioleur devient Sansharam : « celui qui est habité par la paix de Dieu ». Son roman est déjà un succès de librairie dans le monde entier, et Johnny Depp vient d’en acheter les droits pour l’adaptation sur grand écran. On peut être réticent aux stratégies marketing, mais on est obligé d’admettre que l’on a là un excellent roman d’aventure !
medium_Altaf-Tyrewala.jpgEcrivain indien, Alaf Tyrewala s’est senti loin de chez lui pour la première fois en partant faire ses études aux USA. « J’ai alors senti le besoin de m’en rapprocher en écrivant de la fiction ». Son roman est une sorte de « micro-fiction », une série d’histoires, de portraits, dans un quartier musulman de Bombay. « J’ai parlé de ce que je connaissais : les pauvres et les classes moyennes ». On y croise donc un boucher qui court après un poulet, ou un faiseur d’anges qui propose des avortements en distribuant des prospectus dans cette même boucherie. Un petit monde où les destins semblent aussi tracés d’avance. Mais doit-on encore accuser les dieux ? « Je crois qu’il y a aussi le poids de l’habitude... » L’un des personnages a d’ailleurs cette phrase : « quand on crève de faim, le seul dieu que l’on invoque, c’est l’argent ! »

Jean-Marie Ily

Le coeur battant du festival

medium_maette.2.jpgCafé Littéraire. L’origine exacte du concept n’est pas véritablement connue, et sans doute remonte-t-elle aussi loin que le siècle des Lumières, lorsque Madame de Sévigné fréquentait les salons parisiens. Maëtte Chantrel, l’animatrice du Café Littéraire de Saint-Malo, raconte qu’en 1990, alors qu’avec Michel le Bris et Christian Rolland ils préparaient le premier festival Etonnants Voyageurs, elle a eu « l’idée d’un lieu où il y aurait toujours de la lumière », un espace de rencontre où se croiseraient toutes les voix du monde, du matin jusqu’au soir, abordant la littérature « de façon décomplexée et vivante ».
Et l’idée est tellement bonne que dès la première édition un journaliste du Times écrit « le Café Littéraire est le véritable cœur du festival ». L’expression, depuis, est restée.

medium_jordana2.2.jpgPersonne ne s’y trompe d’ailleurs. L’ambiance chaleureuse, les rencontres passionnantes et la bonne humeur qui règnent ici ont conquis au fil des ans un large public, toujours fidèle. C’est ce qui fait toute la particularité du lieu pour Michel Abescat, rédacteur en chef adjoint de Télérama et co-animateur du Café Littéraire « j’anime des débats dans beaucoup de salons littéraires. À Saint-Malo, ce qui est frappant, c’est l’écoute du public. Ce n’est pas un public anonyme, ils sont tellement présents qu’on à maintenant l’impression de les connaître ». Et c’est peut-être cette proximité du public qui fait naître un véritable échange, au-delà même du thème des rencontres. Pascal Jourdana, journaliste littéraire également co-animateur du Café Littéraire, l’a ressenti : « les plateaux sont organisés autour de thèmes qui ne sont, après tout, que prétextes à la rencontre et à la discussion ; sur l’écriture, le voyage, l’imaginaire… J’aime quand ce fil rouge apparaît, quand d’un plateau à l’autre, d’un invité à l’autre, une réflexion se prolonge au-delà des langues et des nationalités, une préoccupation commune aux auteurs, au public, à l’époque… ».

Cette année encore le Café Littéraire reste la vitrine du festival, de nombreux lieux nouveaux ont vu le jour, et pourtant dès l’ouverture des portes au grand public, la salle était comble. Près d’une centaine d’écrivains devrait se succéder sur le plateau, et quant à vous donner une indication sur les rencontres à ne pas rater, de l’aveu même de Maëtte Chantrel « c’est impossible, j’ai trop de coups de cœur cette année, la programmation est vraiment très riche ».

Jonathan Rolland